Pour un Québec numérique… et performant!
De nombreux États, dont l’Australie, la France et la Suède, se sont récemment dotés de plans pour aider leurs habitants et leurs organisations à mieux s’approprier les technologies de l’information (TI). Les dirigeants de ces pays croient en effet que les TI favoriseront l’obtention de gains marqués sur les plans économique, socioculturel et civique. Des initiatives inspirantes pour le Québec qui devrait aussi placer les TI au cœur de ses futurs efforts de développement. Bien sûr, les enjeux de son passage à l’ère numérique sont de taille, mais les défis liés à la mise en œuvre de cette transformation majeure le sont tout autant.
Des experts reconnus dans le domaine se prononcent sur la question.
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Chercheuse associée au CEFRIO, Suzanne Rivard enseigne à HEC Montréal, où elle est titulaire de la Chaire de gestion stratégique des technologies de l’information (TI). |
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Benoit A. Aubert est professeur titulaire au Service de l’enseignement des technologies de l’information de HEC Montréal, chercheur associé au CEFRIO et Fellow du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO). |
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Président de Fujitsu Canada, André Pouliot est titulaire d’un baccalauréat en informatique de gestion et d’une maîtrise en administration des affaires de l’Université Laval. |
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Les preuves qui témoignent de l’impact positif des outils numériques sur nos sociétés sont nombreuses. Sur le plan économique, Benoit Aubert, professeur à HEC Montréal, relève notamment que plusieurs études «ont montré qu’il existe un lien entre les investissements en TI réalisés dans un pays et son niveau de productivité», même si les gains obtenus grâce aux technologies de l’information varient selon le pays et la période visée1 .
Sur le plan social, une enquête menée de 2005 à 2008 dans quatre comtés ruraux américains a révélé que les personnes branchées à Internet haute vitesse sont plus motivées à poursuivre leurs études que celles qui ne le sont pas. Elles sont aussi plus enclines à avoir une image positive de leur collectivité et à vouloir y demeurer2.
Dans le domaine de la santé, 47% des résidents de l’État du Kentucky qui utilisent Internet pour obtenir de l’information médicale estiment que cette pratique leur a permis d’éviter des déplacements inutiles chez le médecin, à l’urgence ou à la clinique3. En Norvège, le recours à la télémédecine a entraîné une augmentation du sentiment de sécurité chez les personnes âgées4.
Dans le secteur de l’éducation, une métaétude américaine révélait récemment que les étudiants qui ont suivi quelques-uns de leurs cours ou tous leurs cours en ligne ont obtenu, en moyenne, de meilleurs résultats que les étudiants à qui seuls des cours traditionnels ont été offerts5.
Enfin, selon Pew Internet, les jeunes Américains qui jouent le plus à des jeux vidéo à portée civique par exemple, des jeux qui les amènent à veiller au bon développement d’une ville, à aider leurs camarades ou à faire des choix moraux semblent plus susceptibles que ceux qui y jouent peu de s’intéresser à la politique, de collecter de l’argent à des fins de charité, de se tenir au courant de l’actualité ou de participer à des manifestations.
Ce sont de tels constats qui, en octobre 2008, ont amené les auteurs de France numérique 2012, un document présenté au premier ministre français, à écrire que «les investissements dans l’économie numérique sont [...] les plus productifs [que l’on puisse faire], parce qu’ils accroissent la compétitivité de l’ensemble des autres secteurs de l’économie», et que «l’accès aux réseaux et aux services numériques est devenu l’une des conditions d’intégration dans notre économie, notre société, notre démocratie, notre culture».
Par ailleurs, en 2009, le potentiel extraordinaire des TI a incité le premier ministre du Royaume-Uni à déclarer, dans la version définitive du rapport Digital Britain : «Seule la construction d’une Grande-Bretagne numérique permettra de débrider l’imagination et la créativité grâce auxquelles nous pourrons accéder aux emplois hautement qualifiés de demain. Seule une Grande-Bretagne numérique nous permettra de profiter des bienfaits d’une révolution informationnelle qui transformera nos vies à tous les points de vue. Seule une Grande-Bretagne numérique nous permettra de mettre notre vision et notre dynamisme au service de l’avenir6.»
Les plans numériques et leur contenuPour favoriser leur entrée dans le monde numérique, divers pays se sont dotés de plans structurés qui font généralement état des mêmes préoccupations en ce qui a trait à :
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Le Québec semble prendre du retard
Un recours plus fréquent et plus efficace aux outils numériques pourrait avoir des retombées importantes au Québec, comme c’est déjà le cas en France et en Grande-Bretagne, notamment. Il pourrait entre autres aider notre province à redresser sa productivité – qui est relativement faible – et à se positionner plus favorablement sur l’échiquier économique mondial. Pourtant, beaucoup de nos leaders ne semblent pas en être conscients.
À preuve, Benoit Aubert et André Pouliot, président de Fujitsu Canada, notent tous les deux que, d’après les statistiques des dernières années, «les entreprises québécoises ont investi beaucoup moins d’argent dans les TI que ne l’ont fait celles du Canada et des États-Unis». De plus, les personnes qui se prononcent sur les problèmes du Québec présentent rarement le numérique comme un élément de solution possible dont il faudrait absolument tenir compte8.
Comment expliquer que chez nous, les gens semblent relativement peu portés à «penser TI», à l’exception du cercle étroit des professionnels de ce milieu, alors que beaucoup d’acteurs influents, dont l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), parlent depuis plus d’une décennie de l’avènement d’une société axée sur une meilleure utilisation des connaissances ?
Pour Benoit Aubert, cela tient en partie au fait que le Québec et le Canada ont longtemps pu se permettre d’être moins productifs, en raison de la faiblesse de leur dollar. «Le manque de vigueur de notre devise nous a sans doute rendus un peu complaisants», croit ce chercheur.
En outre, bon nombre de nos dirigeants continuent d’avoir une vision du développement qui se fonde sur l’exploitation des ressources naturelles. «Notre économie est fortement axée sur le pétrole et le minerai de fer, relève le professeur Aubert, et on a encore tendance à penser en termes de ce qui fonctionnait au 20e siècle plutôt qu’en fonction de ce qui fera notre succès dans 20, 25 ou 30 ans. Pour beaucoup de décideurs, le concept d’”économie du savoir” demeure encore très abstrait.»
Pour Suzanne Rivard, les leaders québécois parlent peu des technologies de l’information, parce que beaucoup d’entre eux ont été marqués par les difficultés liées aux TI dans les organisations où ils ont évolué. «Les TI coûtent cher et on ne saisit pas toujours bien ce que leur utilisation peut donner, note la chercheuse de HEC Montréal. Si je suis un dirigeant et que je constate que les projets dans ce domaine engendrent souvent des dépassements de coûts et des retards, pourquoi dirais-je: “Investissons dans les technologies !” ? Et si je suis un gestionnaire “lucide”, pourquoi dirais-je : “Misons davantage sur les TI en santé !”, alors que beaucoup de projets du genre ont finalement échoué?»
Aux yeux d’André Pouliot, la faiblesse des investissements québécois en TI et la place réduite que celles-ci occupent souvent dans le discours public s’expliquent en partie par le fait que les TI demeurent un sujet difficile à comprendre pour la majorité et représentent «un concept que l’on maîtrise mal comme société. Notre monde change à une vitesse fulgurante, et chaque jour, de nouvelles technologies font leur apparition, souligne le président de Fujitsu Canada. Quand les outils numériques seront plus mûrs, plus stables, mieux intégrés les uns aux autres, il sera plus facile de comprendre leur potentiel et leurs effets, et plus simple de les utiliser efficacement».
Changer la donne : les conditions de succès
Dans ce contexte, comment s’assurer que les technologies de l’information deviennent un réel moteur de développement pour le Québec, ses citoyens et ses organisations? Que devraient faire les organisations des secteurs public et privé pour maximiser leur impact?
Selon Suzanne Rivard, le point de départ de toute réflexion sur cette question devrait être le besoin à combler. «Le problème, en matière de TI, c’est qu’on aborde souvent ce thème avec une approche technocentrique, souligne-t-elle. Par exemple, un dirigeant dit : “On va implanter telle technologie, parce qu’elle nous aidera à mieux communiquer les uns avec les autres”. Il faut toutefois envisager l’objectif plutôt que les capacités de l’outil, note cette chercheuse. Les recherches montrent que c’est à ce moment-là que les TI peuvent vraiment rapporter les bénéfices escomptés.»
Benoit Aubert abonde dans le même sens : «Une telle réflexion est plus difficile à mener, parce qu’elle est plus exigeante. Soudain, le porteur du dossier n’est plus seulement responsable du respect des budgets et des échéances : il est aussi tenu de générer les bénéfices auxquels s’attend l’organisation».
Les projets de TI québécois : souvent de fort calibre«Au Québec, on investit moins que d’autres dans les TI, mais les projets qu’on y mène sont souvent de fort calibre», avance André Pouliot. Dans cette foulée, Benoit Aubert estime que l’utilisation que Bombardier Aéronautique a faite des TI pour diminuer ses stocks et, par conséquent, augmenter ses marges témoigne d’une forte expertise et d’une grande vision. « Ces gens-là savaient où ils s’en allaient », souligne-t-il. « Beaucoup de sociétés québécoises et canadiennes font en effet de belles choses en matière de TI », renchérit Suzanne Rivard en donnant l’exemple d’Air Canada qui, grâce à la qualité de son alignement technologies–stratégies, a pu rapidement investir certains segments aériens délaissés par la concurrence. «Malheureusement, on connaît peu ces exemples locaux d’utilisation exemplaire des TI», ajoute-t-elle. |
Dans cette foulée, il faut aussi tenir compte du fait qu’on ne peut pas réussir un projet de TI en se concentrant strictement sur les défis techniques à relever, prévient Benoit Aubert. « Implanter le numérique sans réfléchir à tous les changements qu’il faudra impérativement faire autour sur le plan managérial, c’est courir à la catastrophe, et cela, toutes les études le prouvent, ajoute-t-il.
«Un projet technologique, c’est en fait un projet qui transforme les pratiques professionnelles d’une organisation, la manière dont sont affectées les ressources parmi ses différentes divisions, les approches utilisées pour gérer la relation avec les clients et les fournisseurs, etc. Ces changements créent de la résistance parce qu’ils bouleversent le statu quo dont certains profitent, tant dans les établissements de santé que dans les entreprises manufacturières et dans les ministères, poursuit Benoit Aubert. On ne peut jamais se contenter d’introduire une technologie quelque part et s’imaginer que tout fonctionnera comme par magie.»
La plupart des projets de TI créent de la résistance au changement, et leur réalisation se déroule donc généralement mieux « lorsqu’on trouve à leur tête un champion capable de mobiliser fortement les troupes, explique André Pouliot. Il n’est pas indispensable que ce meneur soit un haut dirigeant, précise le président de Fujitsu Canada, mais il doit s’agir d’une personne qui se passionne au plus haut point pour ce projet».
Et le gouvernement dans tout ça ?
Le gouvernement du Québec aura évidemment un rôle important à jouer dans la transformation des entreprises et des organismes publics québécois en organisations numériques, ainsi que dans le virage que prendra la province pour devenir une véritable société du savoir et de la connaissance.
Selon Benoit Aubert, il serait notamment important qu’à l’instar d’autres gouvernements, l’État québécois dote la province d’un vaste plan numérique. «Mais attention ! prévient ce chercheur. Si ce plan devait mettre l’accent sur les moyens technologiques à mobiliser plutôt que sur les cibles à viser, on risquerait de manquer notre coup.»
André Pouliot croit également que le gouvernement du Québec devrait «définir un plan de match national en matière de numérique». Ce plan serait fondamental, croit ce dirigeant, car il «servirait de canevas » aux actions de l’ensemble des acteurs de la société québécoise. «Le gouvernement ne peut pas tout faire seul, insiste le président de Fujitsu Canada, mais il lui revient de créer un environnement qui favorisera l’utilisation efficace des technologies de l’information.»
Selon Suzanne Rivard, le gouvernement pourra aussi soutenir le virage numérique du Québec en appuyant la formation des personnes qui seront appelées à piloter les projets de TI de demain. « On aura beau parler de lancer de grandes initiatives technologiques, si on n’a pas les ressources humaines pour y arriver, ça ne donnera pas grand-chose. »
Quel que soit le rôle que le gouvernement du Québec se donnera dans le domaine du numérique, il devra l’assumer pleinement en veillant à ce que les bonnes personnes se voient confier la responsabilité du dossier et s’en occupent jusqu’au bout, croient les experts consultés.
«Je me rappelle l’époque où le Nouveau-Brunswick cherchait à se positionner comme meneur canadien de l’industrie des TI, déclare Suzanne Rivard. Les dirigeants d’entreprise que cette province voulait attirer disaient: “Le premier ministre m’a donné son numéro de téléphone et m’a invité à l’appeler en cas de difficultés”. Pour provoquer un changement de cette ampleur, le gouvernement du Québec aura aussi besoin d’un vrai champion.»
Recherchés (désespérément) : spécialistes et gestionnaires en TI«Le départ à la retraite de milliers de spécialistes et de gestionnaires en TI expérimentés a créé un vide qu’il faudra combler rapidement, souligne André Pouliot. La préparation de la relève est un enjeu primordial pour le Québec numérique.» |
« Mais c’est pas fini, c’est rien qu’un début »…
Les études montrent que les organisations ont toujours eu besoin de plusieurs années pour tirer pleinement profit des nouvelles technologies mises à leur disposition et pour réaliser les transformations sociales et techniques qui leur permettent de s’en servir comme d’un vrai levier pour assurer leur performance. «La situation n’est pas différente aujourd’hui, croit résolument André Pouliot».
«Les TI se trouvent aujourd’hui au stade où se trouvait la machine à vapeur au début de la Révolution industrielle, souligne ce haut dirigeant. On se bat encore pour les intégrer convenablement à nos pratiques. Il faudra faire des efforts considérables, tant sur le plan collectif qu’individuel, pour relever ce défi, ajoute-t-il, mais une chose est certaine : nous sommes en ce moment au début d’une transformation majeure que le Québec doit absolument réussir s’il veut maintenir et accroître sa prospérité.»
Notes
1. À ce sujet, voir http://www.cirano.qc.ca/pdf/publication/2009RB-04.pdf, p. 32.
2. Voir https://www.msu.edu/~larose/ruralbb.
3. Voir http://www.connectednation.org/_documents/Connected_Nation_EIS_Study_Full_Report_02212008.pdf.
4. Voir http://www.ruralitebranchee.org/fileadmin/documents/GUIDE_version_internet_cc_01.pdf.
5. Voir www.ed.gov/rschstat/eval/tech/evidence-based-practices/finalreport.pdf.
6. Traduction libre de : «Only a Digital Britain can unlock the imagination and creativity that will secure for us and our children the highly skilled jobs of the future. Only a Digital Britain will secure the wonders of an information revolution that could transform every part of our lives. Only a Digital Britain will enable us to demonstrate the vision and dynamism that we have to shape the future.» Voir http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/+/http://www.culture.gov.uk/images/publications/digitalbritain-finalreport-jun09.pdf, p. 7.
7. Voir http://www.pcpro.co.uk/news/broadband/353062/swedish-plans-leave-digital-britain-trailing.
8. À titre d’exemple, les auteurs de Manifeste des lucides parlent de «l’ampleur des défis auxquels notre société fait face et [de] la nécessité d’en débattre [à] fond, donc de les aborder avec un esprit nouveau». Les mots «technologies» ou «Internet» ne figurent pourtant nulle part dans ce document.
Voir www.pourunquebeclucide.org/documents/manifeste.pdf






17 octobre 2010 à 14:56
[...] prise de position, ainsi que de nombreux liens pertinents, ont été publiés sur le blogue du CEFRIO : Pour un Québec numérique… et performant. À la suite de l’assemblée annuelle du CEFRIO, Le Devoir avait publié des entrevues à ce [...]