Les TI et le développement régional - Pour soutenir la nouvelle économie…et l’ancienne !
Les économistes de l’Institut Brookings, un centre de recherche réputé, estiment que chaque fois que le niveau de pénétration d’Internet haute vitesse monte de 1% dans un État, l’emploi y augmente de 0,2 à 0,3%1. Sur le plan économique, le branchement des régions du Québec est donc un enjeu primordial. Et l’exploitation efficace, par les citoyens et les entreprises, des outils numériques mis à leur disposition l’est plus encore!
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Détenteur d’un doctorat en sociologie de l’École des Hautes Études en sciences sociales de Paris, Bruno Jean est professeur à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural. En 1991, il a remporté le Prix d’excellence en recherche de l’Université du Québec. |
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Gilbert Scantland est directeur général de la Conférence régionale des élu(e)s (CRÉ) de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine. |
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Internet haute vitesse : encore trop peu présent dans les régions rurales
Selon les travaux du Groupe de travail sur les collectivités rurales branchées créé par le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire (MAMROT), 3,3 millions de Québécois résidaient à l’extérieur d’un grand centre urbain2 en 2009. De ce nombre, seulement 2,4 millions (73%) de citoyens pouvaient s’abonner à Internet haute vitesse ou à Internet intermédiaire, parce que ce service était offert dans leur quartier ou dans leur municipalité. Ainsi, «le haut débit n’est toujours pas offert dans 40 % des communautés de la Gaspésie», note Gilbert Scantland, directeur général de la Conférence régionale des élu(e)s de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.
Les gouvernements du Québec et du Canada ont récemment mis en œuvre deux programmes de soutien importants (le programme Communautés rurales branchées, du MAMROT, et le programme Large Bande Canada – Un milieu rural branché, d’Industrie Canada) pour corriger cette situation qui touche non seulement les résidents du Québec rural, mais aussi de nombreuses entreprises établies dans les régions québécoises. Ces programmes étaient très attendus.
«Brancher les régions du Québec à Internet haute vitesse est une question d’urgence nationale, fait remarquer Bruno Jean, professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Relever ce défi rapidement est aussi important que l’a été l’électrification de l’ensemble des communautés du Québec après la Deuxième Guerre mondiale.»
Gilbert Scantland est du même avis: «Sans la haute vitesse, on ne peut plus, désormais, soutenir le développement économique d’un territoire, y attirer des jeunes et les y retenir.»
Les TI : un levier de développement potentiel pour les régions
L’importance des TI tient certainement au fait que celles-ci peuvent favoriser l’entrée d’une communauté dans les secteurs de ce qu’on appelle «la nouvelle économie». «Par exemple, sans Internet haute vitesse et les technologies, Gemini, une PME qui offre des services de conception et de réalisation de sites Web, aurait été incapable de bâtir un réseau d’une quinzaine de pigistes et de quelque 70 partenaires commerciaux, et de prendre ainsi le monde d’assaut à partir de Cap-aux-Meules, aux Îles-de-la-Madeleine», souligne Gilbert Scantland.
Internet et les technologies de l’information jouent aussi un rôle crucial sur le plan du développement régional, car ils sont désormais indispensables au maintien et à l’essor des entreprises des secteurs traditionnels. «Le recours aux TI est aujourd’hui essentiel dans des domaines comme l’agriculture ou la transformation du bois, avance Bruno Jean. J’étais récemment dans le coin de Montmagny, dans une usine de production de bardeaux de cèdre. Le produit de cette PME n’a pas beaucoup changé avec les années, et son marché principal est toujours le même. Pourtant, sans la haute vitesse et sans les technologies, cet établissement aurait fermé ses portes depuis longtemps.»
Cela dit, Bruno Jean fait une mise en garde: «Au début, on émettait l’hypothèse que les TI permettraient de délocaliser automatiquement certains emplois dans les régions. Cet espoir est en bonne partie fondé, mais il ne faut jamais perdre de vue que les “autoroutes de l’information”, comme on les appelait il y a quelques années avec une certaine justesse, rendent la circulation possible…dans les deux sens! Les TI permettent aussi d’offrir à partir des grandes villes du Québec des services médicaux, gouvernementaux et autres qui étaient autrefois rendus localement. Et certains ne se sont pas privés d’exploiter cette possibilité.
«En matière de développement régional, résume Bruno Jean, les TI ne valent pas autant qu’une mine d’or ou un paysage à la beauté inégalée comme le rocher Percé: elles ne procurent pas nécessairement un avantage à leurs détenteurs!»
Si accéder à Internet et aux TI est une question stratégique, se les approprier, comme on peut le voir, l’est encore plus!
Améliorer l’usage des TI: une condition essentielle au développement des régions
Les données du Groupe de travail sur les collectivités rurales branchées révèlent qu’en 2009, dans les communautés rurales du Québec, 800 000 personnes (24% de la population sondée) étaient en mesure de se brancher à Internet haute vitesse mais ne le faisaient pas, pour une raison ou pour une autre. Certaines d’entre elles, par exemple, trouvaient ce service trop coûteux, alors que d’autres le considéraient comme inutile ou intimidant.
En outre, certains résidents et certaines entreprises des régions qui ont actuellement accès à Internet haute vitesse et à d’autres TI de pointe «ne les considèrent pas comme de véritables outils et sont incapables d’en tirer le maximum», déplore Gilbert Scantland.
Transformer les résidents non branchés du Québec en résidents branchés sera avantageux pour les régions, tout comme aider les populations et les entreprises de ces dernières à recourir plus efficacement aux TI aura un impact sur toutes les sphères d’activité. Par exemple, une enquête menée dans quatre comtés ruraux américains a montré que les personnes qui disposent chez elles d’un accès à Internet haute vitesse sont plus enclines à pousser plus loin leurs études et à avoir une image plus favorable de leur collectivité.3
Heureusement, on peut amener des personnes à se brancher, même lorsqu’elles ne font pas partie des générations les plus jeunes, des cohortes les plus éduquées ou des foyers les plus fortunés. On peut aussi, lorsque les bonnes conditions sont réunies, faire en sorte que les travailleurs et les entreprises utilisent des technologies de l’information prometteuses.
En fait, la probabilité qu’une personne ou une entreprise décide d’utiliser une technologie augmente lorsqu’on peut lui montrer qu’il est avantageux de le faire, qu’on lui donne la possibilité de faire elle-même l’expérience des bons côtés de cette TI et qu’on l’aide à se sentir compétente comme usager4.
«Le manque de connaissance des résidents, des travailleurs et des dirigeants d’une région en matière d’utilisation des TI est un facteur qui peut entraver le développement de leurs compétences dans ce domaine, souligne Bruno Jean. Pour que les technologies soient utilisées de manière efficace dans une organisation, il faut évidemment que certaines personnes aient un minimum de connaissances en matière de TI et qu’elles ne soient pas complètement dépourvues quand vient le moment de s’en servir. Or, pour amener une personne à utiliser les TI, il faut lui fournir un point d’attache à cet univers, une raison d’explorer ce dernier, un motif de travailler au perfectionnement progressif de ses habiletés.»
C’est donc en soutenant les acteurs locaux et régionaux – notamment les milieux associatifs – dans la conception et la réalisation de projets de sensibilisation, de formation et d’accompagnement des résidents et des travailleurs qu’on pourra favoriser l’utilisation d’Internet haute vitesse et des TI dans les régions rurales. «Voilà l’une des manières dont le gouvernement du Québec pourrait le mieux favoriser la mise en place d’un Québec numérique», croit Bruno Jean5.
Toutefois, pour développer l’usage d’Internet et des TI dans les communautés, il faut aussi travailler sur l’offre de services numériques utiles aux entreprises et aux citoyens, croit Gilbert Scantland. «C’est ce qui nous a amenés à demander au CEFRIO de nous accompagner dans la production d’un plan qui permettra à notre région de devenir la première vraie région numérique du Québec. Ce plan décrira les actions que nous devrions entreprendre, en matière de technologies de l’information, dans divers secteurs, comme celui des services gouvernementaux ou des services touristiques, pour soutenir notre développement collectif à long terme.»
Créer des plans numériques régionaux gagnants ne sera pas facile, croit Gilbert Scantland. «Il est parfois difficile d’obtenir la collaboration de l’ensemble des acteurs d’une région, de faire en sorte que tous participent à la création d’une vision commune et d’éviter que certains travaillent en silo, avec pour conséquence un dédoublement coûteux des efforts.»
D’après Bruno Jean, le jeu en vaut toutefois la chandelle. «Les TI ne font pas en sorte que tout soit gagné d’avance pour les régions, précise le chercheur. Mais il est indéniable que sans les TI, les régions ne pourront tout simplement pas participer au match dont dépend maintenant leur avenir, match qu’elles devront alors se contenter de regarder depuis les lignes de côté.»
Notes:
1-Voir http://www.brookings.edu/views/papers/crandall/200706litan.pdf.
2-Selon ces travaux, les grands centres urbains québécois sont:Baie-D’Urfé, Beaconsfield, Boucherville, Brossard, Côte-Saint-Luc, Dollard-Des-Ormeaux, Dorval, Gatineau, Hampstead, Kirkland, L’Ancienne-Lorette, Lévis, L’Île-Dorval, Longueuil, Montréal, Montréal-Est, Montréal-Ouest, Mont-Royal, Notre-Dame-des-Anges, Pointe-Claire, Saint-Augustin-de-Desmaures, Saint-Bruno-de-Montarville, Sainte-Anne-de-Bellevue, Saint-Lambert, Senneville, Sherbrooke et Westmount.
3-LaRose, Robert et autres (2008), Closing the Rural Broadband Gap, rapport technique définitif, [East Lansing, Michigan], Michigan State University, https://www.msu.edu/~larose/ruralbb.
4-Mentionnons à cet égard qu’en implantant de nouvelles infrastructures technologiques, mais, aussi, en appliquant différentes mesures sociales (comme des mesures de sensibilisation, de formation et d’accompagnement), le Kentucky a réussi en seulement trois ans à hausser de 35 % le taux de branchement à Internet haute vitesse de la population de Pike, un comté rural vieillissant où moins d’un résident sur dix détient un diplôme universitaire et où près d’un sur quatre vit sous le seuil de la pauvreté.
5-À ce sujet, Bruno Jean insiste sur l’utilité du programme Aide au passage à la société de l’information du ministère des Services gouvernementaux, qui permet de mener des projets de ce genre et de développer les habiletés en TI dont le Québec de demain aura besoin.




