Les TI et la santé - Un système à réinventer !
Voilà plus de 20 ans que le Québec et d’autres États industrialisés misent sur les technologies de l’information (TI) pour obtenir certains des gains d’efficacité et de productivité qui permettront notamment à leur système de santé de mieux composer avec le vieillissement accéléré de leur population. Les résultats enregistrés à ce jour sont-ils à la hauteur des attentes qu’on avait face aux TI? À cet égard, le Québec réussit-il mieux que d’autres pays? Existe-t-il des éléments particuliers qui freinent une meilleure utilisation des TI dans le secteur de la santé? Le CEFRIO a rencontré trois experts chevronnés pour répondre à ces questions.
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Médecin spécialiste en santé communautaire, Jean-Paul Fortin est notamment professeur titulaire au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), président de la Société québécoise d’informatique biomédicale (SOQIBS), chercheur au CAU-CSSS de la Vieille Capitale et chercheur associé au CEFRIO. |
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Jean Huot est directeur des ressources technologiques au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et des services informatiques au Centre universitaire de santé McGill (CUSM). À ce titre, il a piloté le projet d’implantation du système d’information clinique OACIS. En 2009, Jean Huot et ses collègues ont reçu un prix OCTAS pour la qualité du travail réalisé dans ce chantier. |
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Professeur titulaire au Département d’administration de la santé de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, Claude Sicotte est collaborateur à l’Unité de santé internationale de cette institution, chercheur régulier à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal et chercheur associé au CEFRIO. |
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Les retombées des TI en santé
Peu de temps après l’adoption de la réforme de la santé du président Obama, Eric Dishman, directeur de la division Health Innovation and Policy d’Intel et l’une des «douze personnes qui changeront la vie des retraités américains selon le Wall Street Journal», écrivait qu’aujourd’hui, le véritable défi des États-Unis consiste moins à déterminer la place relative du secteur public et du secteur privé au sein du système de santé qu’à trouver des solutions durables aux problèmes aigus auxquels ils sont confrontés dans ce domaine. «Les grands changements démographiques, sociaux et économiques auxquels nous devons faire face exigent que nous trouvions des idées et des solutions ingénieuses, et non que nous nous contentions des sparadraps avec lesquels nous pansons actuellement les blessures de notre système de santé1».
Aux yeux de ce chercheur, les TI font assurément partie des outils qui rendront possible l’application de ces «idées et solutions ingénieuses». Selon lui, les États-Unis devraient intensifier l’usage qu’ils font des technologies dans le secteur médical, entre autres pour «soigner les gens différemment, avec d’autres ressources, parfois dans de nouveaux endroits : à domicile, au travail, sur la route, et pas seulement dans les cliniques et les hôpitaux». En fait, soutient Eric Dishman, «sur le plan éthique, il est inacceptable que nous n’utilisions pas les TI biomédicales existantes», car elles nous permettent souvent de mieux traiter les patients.
Pour le docteur Jean-Paul Fortin, professeur titulaire au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval, «il est clair qu’en matière de santé, les TI pourront aider à révolutionner les façons de faire actuelles» et qu’elles ont le potentiel de contribuer à la prestation des «services de l’avenir». Par conséquent, ce spécialiste juge regrettable qu’au cours des dernières années, le Québec ait pris du retard par rapport à d’autres États en ce qui a trait à l’utilisation des technologies de l’information dans différents créneaux sociosanitaires.
Ainsi, selon Claude Sicotte, professeur titulaire au Département d’administration de la santé de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, les recherches montrent clairement que la mise en place, dans les établissements de santé, de systèmes informatisés de gestion de l’information clinique peut entraîner une réduction marquée des erreurs graves susceptibles de survenir «quand le bon professionnel a du mal à accéder au bon moment à l’information relative au bon patient».
«Pourtant, note Jean Huot, directeur des ressources technologiques au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et des services informatiques au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), plusieurs hôpitaux canadiens en sont déjà rendus à implanter la deuxième ou la troisième génération de dossiers-patients informatisés, alors qu’à Montréal, le CHUM et le CUSM sont en train de mettre en place la première version de cet outil.» Pour ce qui est des cabinets, environ 20 % d’entre eux seraient informatisés au Québec, comparativement à 40 % en Ontario. «Il y a cinq ans, nous étions à égalité», remarque Jean-Paul Fortin.
Un deuxième défi majeur, en matière de santé, consiste à assurer la construction de «réseaux intercommunicationnels, poursuit Claude Sicotte, pour faire en sorte que l’information sur un patient soit préservée et le suive d’un établissement à un autre, par exemple, de l’urgence où il a dû se rendre lors d’un voyage en Estrie à sa clinique située à Chicoutimi».
Là aussi, le Québec a du mal à passer de la vision à la réalité, poursuit Jean-Paul Fortin. «Pourtant, nous avons réalisé des projets porteurs en ce qui a trait à la mise en place de dossiers-patients partagés. Par exemple, le projet pilote mené à Rimouski a même conduit les responsables du G7 à inviter ses artisans à venir en discuter à Bruxelles. Mais depuis, les retards se multiplient.»
Le scénario est le même dans le créneau de la télésanté, croit le chercheur de l’Université Laval. «En 2003-2004, on figurait parmi les meneurs au Canada en ce qui a trait à l’application de cette pratique prometteuse, mais depuis, le rythme d’évolution a considérablement ralenti, malgré les efforts majeurs des acteurs sur le terrain. On est loin des Ontariens, qui ont effectué près de 50 000 téléconsultations en 2008.»
Les promesses de la télémédecineEn télémédecine, des médecins, des infirmières et d’autres professionnels se servent des technologies pour interagir à distance avec un patient ou un autre clinicien. Par exemple, la téléradiologie permet jusqu’à un certain point de pallier la rareté des radiologistes en région, et le spécialiste d’un grand centre urbain peut interpréter dans son établissement les clichés pris par un technicien local. Autre exemple: récemment, Claude Sicotte a évalué un projet prometteur mené à l’Hôpital Sainte-Justine et dans le cadre duquel une orthophoniste traitait à distance de jeunes enfants aux prises avec un problème de bégaiement. |
Les causes du retard du Québec
Selon les experts que le CEFRIO a rencontrés, divers facteurs expliquent le retard du Québec dans ce domaine.
Pour Jean-Paul Fortin, le problème tient entre autres au fait que depuis la réforme du système de santé, en 2003, l’approche ministérielle pour le développement des TI est beaucoup trop centralisée et technologique. De plus, la responsabilité au sein du ministère semble particulièrement diffuse. «Personne n’a une vision véritablement intégrée de la question des TI en santé (dossier clinique, télésanté, Internet), croit ce chercheur. Les orientations ne sont pas claires, et à cela s’ajoute la perception que les projets d’expérimentation qui associent étroitement les utilisateurs ne sont pas très porteurs sur le plan de la pérennité ou du déploiement. Les projets centraux sont alors plus technologiques que cliniques, et capitalisent peu sur les réalisations locales. Le Dossier de santé du Québec (DSQ) en est un bel exemple. En même temps, tant sur le plan central que local, on aborde les projets de TI à la pièce, en silos, et généralement isolés les uns des autres – en îlots –, sans que personne n’ait vraiment le leadership requis pour créer les synergies qui s’imposent ou encore l’autorité qu’il faut pour prendre certaines des décisions devenues nécessaires.»
Selon Claude Sicotte, ce défi est en bonne partie d’ordre financier. «Pour obtenir de bons résultats avec les TI, il faut investir beaucoup d’argent dès le début, de l’argent que l’on n’a pas actuellement. Les dirigeants et les cliniciens à qui on demande de faire des changements sont aux prises avec des pénuries, et les établissements doivent maintenir un équilibre budgétaire précaire. La situation n’est pas facile et les TI peuvent difficilement devenir une préoccupation prioritaire.»
Jean Huot croit également que le contexte budgétaire québécois explique que le Québec tire de l’arrière par rapport à l’Alberta et à d’autres provinces. «Le Groupe Gartner avance que dans un hôpital comme le CHUM ou le CUSM, 3,5% du budget devrait être consacré au soutien des infrastructures technologiques. Nous devons nous contenter de 2,5 %, et à ce chapitre, nous ne sommes certainement pas les plus à plaindre au Québec», note le directeur des systèmes d’information des deux grands hôpitaux de Montréal, qui ajoute : «Dans notre cas, une différence de 1% représente sept millions de dollars».
Les difficultés du Québec tiennent aussi au fait que les retards en matière de TI enregistrés dans un créneau ont un effet composé, relève Claude Sicotte. «Par exemple, la télémédecine ne peut pas donner de résultats optimaux si les médecins doivent se lire à haute voix le contenu de dossiers médicaux papier parce que les données sont indisponibles en format électronique. Et il est difficile de parler du Dossier de santé du Québec – qui permettra de partager l’information entre les établissements québécois –, alors que, souvent, ces mêmes établissements sont peu informatisés.»
Les conditions de succès
Cela dit, la situation actuelle est moins mauvaise qu’on ne le pense parfois, croit Claude Sicotte. «Bien sûr, l’implantation des technologies dans le secteur médical connaît des ratés, mais tous ne sont pas propres au Québec, croit-il. L’informatisation est une opération très complexe, et il est plus compliqué, par exemple, d’implanter les TI dans le secteur médical que dans l’industrie bancaire. Pourtant, cette dernière a mis de 10 à 15 ans à apprendre de ses échecs et à bâtir de nouveaux modèles d’affaires.»
De son côté, Jean Huot croit que le retard relatif du Québec ne présente pas que des inconvénients. «Être en situation de rattrapage nous permet de profiter des pratiques exemplaires développées ailleurs et d’éviter les approches qui ont connu moins de succès», croit cet expert. Mais quelles sont donc les approches gagnantes?
Pour Jean-Paul Fortin, les principaux acteurs doivent d’abord tenir compte de la situation qui existe «à la base», tout comme les acteurs sur le terrain doivent s’assurer de respecter les règles du jeu communes élaborées au sommet. «Ainsi, il ne sert à rien de planifier en haut lieu la construction de grandes autoroutes de données mal adaptées aux attentes réelles des utilisateurs, tout comme il est inutile de doter ces établissements de beaux systèmes dont les données circuleront difficilement d’un endroit à l’autre. Dans ce domaine, tout est interrelié.»
La transformation des pratiques cliniques et administratives qui ont cours dans le réseau de la santé et la bonne prise en compte des besoins des acteurs qui seront appelés à recourir aux TI constituent deux autres conditions de succès essentielles ciblées par Jean-Paul Fortin.
Par exemple, dans les projets de télémédecine, «c’est le leadership clinique qui doit dominer, affirme le chercheur associé au CEFRIO. Les médecins en particulier et d’autres professionnels doivent être au cœur de ces initiatives. Pourquoi doit-il en être ainsi? Parce qu’on doit être en mesure de gérer les nouveaux partages de rôles et de responsabilités non seulement entre les médecins, mais aussi avec les autres professionnels, et pouvoir mesurer l’impact que ces échanges auront sur la distribution et sur la rétention de certains effectifs médicaux spécialisés et généralistes qui préoccupent les régions ; on doit aussi composer avec les changements dans l’organisation des services, par exemple, les soins à domicile, pour pouvoir réagir rapidement aux premières alertes de décompensation cardiaque ou respiratoire et réduire les visites à l’urgence et les hospitalisations2.»
«Mais, encore plus fondamentalement, il faut d’abord tenir compte des besoins du patient dans leur continuum et dans leur trajectoire et donc, de son besoin de soins intégrés, et prendre en compte l’importance de soutenir le citoyen dans sa capacité de se prendre en main grâce à l’information sur les questions de santé qui est disponible sur Internet, par exemple, mais aussi grâce à l’accès à son dossier électronique personnel qui lui permet de gérer lui-même ses soins de santé actuels ou potentiels. On ne peut pas non plus oublier l’importance de faire le lien avec les différents déterminants de la santé comme l’éducation et les environnements sociaux, qui seront aussi des éléments déterminants d’un Québec numérique.»
Jean Huot partage aussi l’idée que les projets de TI sont en très grande partie des projets non techniques qui doivent mobiliser l’ensemble des acteurs concernés. «Les technologies sont de plus en plus des outils cliniques dont la mise en place procure des avantages, note-t-il. Il faut donc mobiliser les cliniciens, les placer au cœur même de l’ensemble des décisions.»
À ce chapitre, Jean Huot relève que le CHUM et le CUSM comptent sur deux leaders cliniques qui veillent à ce que les technologies de l’information soutiennent véritablement le travail des cliniciens. «Ces meneurs, qui ne relèvent pas de ma direction, sont fortement engagés dans nos projets, ajoute Jean Huot, et nous faisons tout ce qu’il faut pour que l’on tienne compte de leurs commentaires et de ceux de leurs pairs.»
Pour améliorer la situation, «il faudrait aussi commencer par aborder la question des TI avec plus de réalisme, pense Claude Sicotte. Pour justifier le démarrage d’un projet, on demande souvent aux gens de TI de promettre des économies à court terme qu’ils ne pourront pas générer et de respecter des échéanciers impossibles. Le projet est donc voué à l’échec dès le départ. Il vaudrait mieux viser des cibles modestes que l’on pourra atteindre avec des ressources relativement limitées et accumuler plus de petites réussites pour en générer des grandes», avance ce chercheur associé au CEFRIO.
Cela dit, l’injection de nouvelles sommes dans le démarrage de projets de TI serait certainement un facteur facilitant, croit Jean Huot. «Évidemment, si les acteurs du système de santé disposaient de budgets TI dédiés, ils auraient moins de mal à surmonter certains des défis auxquels ils sont confrontés.»
Objectif Lune?
Pour Eric Dishman, le gouvernement de Barack Obama devrait tenir compte du potentiel des technologies et de l’imagination humaine et se donner, en matière de santé, un objectif décennal aussi ambitieux que celui que le gouvernement de John Kennedy s’était fixé en 1961 en matière d’exploration spatiale. Selon cet expert, les États-Unis devraient en fait viser à ce que d’ici 2020, les Américains puissent carrément accéder à partir de leur domicile à 50% des soins médicaux dont ils pourraient avoir besoin.
Seule une volonté de fer permettra au gouvernement américain d’atteindre un tel objectif, tout comme seules une vision forte et une synergie entre les divers paliers d’intervention permettront au Québec de tirer le maximum des TI en matière de santé et de transformer le système actuel pour le rendre capable de mieux répondre aux besoins grandissants des Québécois. Il est toutefois permis d’espérer.
«Nous traversons assurément une période difficile, déclare Claude Sicotte, mais je pense que dans cinq ou dix ans, grâce aux TI, le secteur de la santé fonctionnera d’une manière bien différente et plus efficace. D’une part, les technologies de l’information soutiendront certaines des réformes que l’on doit réaliser. D’autre part, elles paveront la voie à de nouvelles occasions de changement. Toutefois, ce qui me donne le plus d’espoir, c’est de constater que les infirmières et les cliniciens sont maintenant convaincus du pouvoir des TI et veulent les utiliser, note ce chercheur. Il y a seulement une décennie, c’était loin d’être le cas !»
Notes:
2. Tiré de Fortin, Jean-Paul (2009), « Télémédecine : le Québec est-il prêt ? », Le Spécialiste, volume 11, numéro 2, juin, p. 21.





