NTI : l’école québécoise doit agir

Nous assistons tous les jours à la révolution numérique.
Pourtant, l’école tarde à se l’approprier.

La démocratisation d’Internet et sa présence croissante dans tous les environnements de travail et de loisir révolutionnent nos façons de nous informer, de traiter l’information, de communiquer, de collaborer et de créer. L’école est-elle au diapason de ses élèves ? Au moment où elle doit ajuster sa façon de travailler à la réalité d’aujourd’hui, ses hésitations à intégrer le numérique dans ses pratiques en inquiètent plus d’un.

Il y a 500 ans, Gutenberg révolutionnait la diffusion du savoir avec l’invention de l’imprimerie. En 1985, l’arrivée de l’ordinateur personnel, suivie d’Internet en 1995, et l’apparition du numérique sous toutes ses formes sont venus modifier en profondeur les façons de s’informer, de traiter l’information, de communiquer, de collaborer et de créer de nouveaux contenus plus imaginatifs les uns que les autres. Combien de solutions – encore inimaginables il y a trois ou quatre ans – viennent aujourd’hui bouleverser l’accès au savoir et, surtout, multiplier les ressources pour construire en réseau son savoir et le rendre accessible partout et en tout temps ? C’est la révolution du numérique.

Le philosophe et académicien français Michel Serres rappelle que la révolution de l’imprimerie a créé la possibilité de démocratiser le savoir. Mais, selon la richesse ambiante, toutes les communautés n’y ont pas accès. Par contre, le numérique rend tout le savoir accessible, même pour ceux qui habitent dans une petite communauté éloignée. La situation économique est de moins en moins une barrière puisque la grande majorité des familles ayant un enfant à l’école ont, à la maison, un ordinateur branché sur haute vitesse. Et comme toutes les bibliothèques scolaires et municipales disposent, elles aussi, d’une telle connexion, il est maintenant possible pour tous de profiter des possibilités qu’offrent les outils du Web. Nous assistons et participons tous les jours à cette révolution. Pourtant, l’école tarde à se l’approprier.

L’école tarde à s’approprier le numérique ?

Quinze ans après la démocratisation de l’accès à Internet, une vaste majorité d’enseignants s’interrogent encore sur la valeur ajoutée des nouvelles technologies de l’information (NTI) pour améliorer leur pratique professionnelle ou pour faciliter l’apprentissage et le développement des compétences. Certains pourtant y croient. Ceux-là multiplient les expérimentations en matière de travail collaboratif et en réseau. Ils mettent entre les mains des élèves des portfolios électroniques d’apprentissage accessibles aux parents.

Or, malgré les investissements importants consentis par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) ou par les commissions scolaires, on observe encore d’importantes résistances au sein du corps enseignant. Cette réserve peut s’expliquer en partie par la lourdeur de la tâche dans des classes où les élèves présentent un parcours d’apprenant atypique et où il devient difficile de les placer en situation d’apprendre. Pourtant, l’ordinateur en réseau pourrait apporter des ressources supplémentaires pour permettre une pédagogique différenciée. Mais combien en sont conscients ?

Des expériences intéressantes ont été menées un peu partout au Québec. Cependant, la masse critique des enseignants qui optent pour le virage numérique dans la conception d’activités d’enseignement et d’apprentissage n’est pas encore atteinte. Les expérimentations réalisées constituent des cas d’exception ou isolés, même si elles sont souvent très médiatisées. De plus, il manque de lieux où ces expérimentations sont rendues visibles et qui permettent à de nouveaux adeptes de participer au développement de ces projets pédagogiques. Chaque enseignant doit trop souvent réinventer la roue, s’il veut s’investir dans l’intégration des technologies en classe. Et, pour ceux qui les utilisent, une question se pose : les NTI constituent-elles une fin en soi ou un moyen parmi d’autres d’apprendre ?

Les jeunes à la vitesse du numérique

Pendant que le personnel de l’école continue de douter du potentiel des NTI, les jeunes explorent le monde du numérique sous toutes ses coutures. Dans l’enquête que le CEFRIO a menée en 2009, les jeunes ont dit souhaiter approfondir certaines questions reliées aux technologies de l’information et des communications (TIC) à l’école, mais seule une minorité d’entre eux croit que la plupart des enseignants sont en mesure de les aider à acquérir les connaissances visées. Ainsi, seulement un élève ou étudiant québécois sur trois (35 %) croit qu’actuellement, « la plupart » de ses enseignants « disposent des connaissances adéquates pour l’accompagner dans son apprentissage des technologies1 ».

Une des responsabilités principales de l’éducation est de préparer le futur citoyen et travailleur à affronter les défis de son temps. N’est-il pas dit qu’en essayant de traiter les problèmes du présent avec les outils du passé, on prépare les problèmes du futur ? Il ne faudrait pas que tel soit le constat des efforts et des ressources pourtant consentis à l’éducation des jeunes et à la formation des maîtres.

Comme la façon d’être actif socialement évolue et que le monde du travail exige de nouvelles compétences, l’école doit aussi ajuster sa façon de travailler à la réalité d’aujourd’hui. Au plan sociétal, il est grand temps d’amorcer le virage. Mais, par où commencer ?

Tout comme les facultés de sciences et de génie, les facultés de sciences de la santé et celles de sciences de l’administration ont fait évoluer leurs programmes et leur prestation de l’enseignement, les facultés des sciences de l’éducation doivent s’ajuster à la réalité des jeunes auxquels ces futurs professeurs devront enseigner.

Par ailleurs, la façon traditionnelle de s’inscrire dans une démarche de formation n’a plus la cote. À l’ère du numérique, toutes les avenues sont ouvertes. Le monde de l’éducation primaire-secondaire pourrait faire figure d’innovateur en prêchant par l’exemple. Comment ? En utilisant les outils collaboratifs comme une avenue de formation entre pairs. Ces environnements collaboratifs sont idéals pour la mise en place de communautés de pratiques professionnelles et pour diffuser leurs réussites dans le réseau. Regardons les jeunes travailler à l’ordinateur. Nous y détecterons rapidement le plaisir et la satisfaction. Cette notion de plaisir est fondamentale dans le développement de la culture de la formation continue.

Un portail national pour les enseignants pourrait aussi être pris en charge par un organisme qui fait autorité dans le réseau avec la collaboration des organismes nationaux qui œuvrent dans le secteur, en incluant les syndicats.

Les enseignants devraient pouvoir y travailler en collaboration avec des collègues d’autres écoles partageant des problématiques de design pédagogique ou de résolution de problèmes de gestion de classe. Un lieu virtuel devrait être mis à leur disposition pour qu’ensemble ils puissent déposer des outils qu’ils auront construits seuls ou en groupe. Il pourrait s’agir d’une vidéo sur une démonstration ou une explication scientifique ou mathématique, un « exerciciel », un petit jeu sérieux, un montage de situation d’apprentissage.

De nouvelles compétences pour les élèves
En quoi les TIC modifient-elles les façons d’apprendre ? Quelles sont les compétences à développer pour le XXIe siècle ?

On réfère souvent à celles en lien avec l’innovation. L’innovation est proposée aux élèves par des activités de créativité, de pensée critique et de résolution de problèmes. Et les moyens nous renvoient au travail en collaboration, à la recherche et au traitement de l’information, à l’utilisation des médias et au développement des compétences technologiques. L’utilisation des technologies, n’est-ce pas la façon privilégiée de développer ces nouvelles compétences ?

De plus, si l’éducation est aussi importante que la culture ou le développement économique, pourquoi ne pas souligner les initiatives de collectifs qui auraient développé des contenus nouveaux ou des pratiques favorisant la réussite éducative en reconnaissant, à l’intérieur d’un des prix du Québec, ces pionniers de la révolution numérique à l’école ?

Enfin, comment amener l’école à utiliser les réseaux sociaux pour améliorer la relation de l’enseignant avec ses élèves ? Celle de l’école avec la famille et avec la communauté ? Ce sont des pistes à explorer. Les parents de la nouvelle génération pourront juger eux-mêmes de la valeur des services offerts par les écoles d’un milieu donné…

Article paru dans : L’état du Québec 2010, Institut du nouveau Monde, Boréal, 2010, pp.306-310

Pour plus d’info :

1- http://www.cefrio.qc.ca/fr/documents/publications/Rapport-synthese-sur-la-generation-C.html

6 commentaires pour “NTI : l’école québécoise doit agir”

  1. Raphael Danjou dit :

    Toutes les études prospectives (Gartner, Pew Internet, Educause) montrent que d’ici 10 ans, les savoirs se créeront par la collaboration : l’école devra s’adapter aux pratiques du numérique.
    D’ailleurs, une autre tendance qui s’en vient : la gratuité des études universitaires avec la délivrance d’un diplôme international reconnu ; un autre beau défi numérique pour l’école…

  2. Claude Filimenti dit :

    Dans la planification et trop souvent dans l’usage, l’ordinateur personnel est trop souvent considéré comme un appareil informatique plutôt que comme un outil d’utilisation générale.

    Tant que les ordinateurs son placés par les administrateurs dans des laboratoires ou autre lieux à accès limités dans le programme scolaire, comme la bibliothèque, il ne peuvent pas être perçus ni utilisé de façon quotidienne. Imaginer si l’on ne pouvait écrire ou lire que dans une pièce particulière une seule heure par semaine…

    L’école et les enseignants ne peuvent s’affranchir des barrières érigées par la technique informatique tant que les informaticiens contrôleront l’accès et l’usage. C’est comme si on on avait pris la décision de ne permettre qu’au techniciens capables de fabriquer des crayons à mines de donner accès à cet outil en classe.

    Ce qu’il faut pour permettre le succès de l’implantation des outils informatisés dans le quotidien est de penser tout le système en fonctions des usagers (personnel enseignant, apprenant(e)s et parents) et non en fonction de l’administration et du personnel technique comme c’est malheureusement trop souvent le cas.

    L’infrastructure doit être transparente et absolument fonctionnelle ce qui est aussi souvent loin d’être le cas. S’il faut constamment faire appel aux services de support technique, c’est que le système n’est pas bien monté. Les usagers doivent pouvoir être autonomes de façon relativement rapide avec le moins d’intervention possible. J’estime que c’est un des obstacles importants à l’implantation des TI en milieu scolaire.

    Finalement, il faut rendre accessible les outils qui permettent une plus grande intégration des possibilités de collaboration. Pensons notamment à l’intégration d’outils logiciels tels les wikis, les blogues, la vidéoconférence, les eportfolios comme PERLE (ePEARL en anglais). Il faut arrêter de penser que l’ordinateur n’est qu’une machine à écrire (traitement de texte) et à calculer (chiffrier/tableur). Il existe des applications pour presque tous les domaines de la connaissance.

    Il faudrait définitivement prévoir une place pour les outils de communication personnelle comme le iPhone ou l’iPod Touch ou bien le nouvel iPad qui vont prendre une place de plus en plus importante dans le quotidien. Ce sont d’excellents outils polyvalents à mettre entre les mains des apprenants(e)s et des enseignant(e)s.

    À l’université, il n’y a maintenant presque plus d’étudiant(e)s sans ordinateur personnel, la plupart même des ordinateurs portatifs. Les inscriptions se font en ligne, les communications avec les professeurs et les collègues se font par courriel, le matériel de cours est souvent directement disponible sur des plateformes de collaboration comme Moodle ou FirstClass. Les présentations en classes se font avec Powerpoint ou Keynote.

    Ce n’est donc pas une utopie d’envisager une telle éventualité dans nos écoles.

  3. Denys Lamontagne dit :

    Déjà près de la moitié des états américains offrent à leurs élèves l’accès en ligne à tous les cours du primaire et du secondaire. Ce qui a pour effet de faciliter l’accompagnement, les travaux, le rattrapage, qui permet à plusieurs centaines de milliers d’enfants de voyager, ou d’apprendre à la maison, qui permet aux profs de se concentrer sur des activités, en plus de réduire les coûts, etc.

    Au niveau universitaire, une étude synthèse du Départment of Education étendue sur deux ans (Evidence-Based Practices in Online Learning: A Meta-Analysis and Review of Online Learning Studies (2009) démontre hors de tout doute que les cursus à distance au niveau universitaire sont plus performants que les cursus en classe. Le meilleur taux étant associé aux formations hybrides (mais plus coûteux). ««En moyenne, la formation en ligne au niveau post-secondaire n’est pas juste «aussi bonne» mais nettement plus efficace que l’enseignement face-à-face.»»

    Des conclusions similaires également sur ce rapport de l’Association des directeurs d’état aux technologies éducatives http://www.setda.org/web/guest/2009nationaltrendsreport

    Pendant ce temps, au Québec, il faut encore demander une dérogation pour qu’un enfant de moins de 16 ans puisse accéder aux cours de la SOFAD, que la SOFAD fait des miracles avec un financement minimal et une direction frileuse (les commissions scolaires), qu’elle n’offre pas de cours de niveau primaire et qu’au ministère on continue de faire la guerre ou d’ignorer (selon les périodes) toute initiative d’école à la maison.

    La meilleure place pour étudier à distance n’est pas une table de cuisine mais bien à l’école. La pire place pour s’ennuyer est à l’école et elle est passée maître la dedans. On préfère droguer les enfants turbulents (200 000 prescriptions l’an passée !) plutôt que de fournir des alternatives éducatives valables (plus d’école du même modèle n’est pas une alternative).

    L’école n’agira jamais, ça ne décide rien «l’école». Ses professeurs, ses administrateurs et ses responsables si. Les autorités réclament la participation; la participation ne vient pas sans le partage de la responsabilité, jusqu’aux professeurs et aux étudiants. Et justement les TIC permettent la participation. Apparemment on craint la remise de responsabilité (de «perdre le contrôle») et on n’utilise les TIC que de façon superficielle.

    Il ne faut pas compter sur un Conseil supérieur de l’éducation qui a peur de son ombre pour émettre un quelconque avis qui ira au-delà d’un statu quo pour la profession.
    Quel parti décidera de changer ça ? On en est rendus là.

  4. Denys Lamontagne dit :

    J’ai oublié le lien de Evidence-Based Practices in Online Learning: A Meta-Analysis and Review of Online Learning Studies (2009) : http://www.ed.gov/rschstat/eval/tech/evidence-based-practices/finalreport.pdf

  5. Jacques dit :

    Très pertinent, tant le texte que les commentaires ci-dessus. Petit grain de sel que j’ajouterais : il n’est pas loin le jour (ou l’est-il déjà dans certains lieux) où les élèves seront (sont) des « agents libres » face à leur formation. L’école telle qu’on la connaît n’aura (n’a) plus le monopole face à l’éducation…

  6. Vincent Tanguay dit :

    Juste un petit mot pour remercier les auteurs des commentaires. De leur côté, Jacques et Denys Lamontagne avec leurs commentaires fort judicieux nous invitent à continuer la réflexion sur l’avenir de l’école. N’est-ce pas qu’il devient de plus en plus important de proposer (je dis bien proposer) des parcours pédagogiques différents aux enseignants pour y développer une culture de la formation tout au long de la carrière.

    D’ailleurs, l’hyperlien sous leur nom nous amène à des sites pédagogiques fort enrichissants.

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